This website uses cookies

Read our Privacy policy and Terms of use for more information.

En six ans, Fintecture est passée de la promesse de l’open banking à des usages bien identifiés : les paiements à montants élevés, les achats professionnels et les parcours dans lesquels la carte se heurte à des taux de rejet élevés, à ses plafonds ou à son coût. Après avoir collecté 10 milliards d’euros auprès de près de trois millions de payeurs, la fintech s’apprête désormais à confronter son modèle à une tout autre échelle avec le déploiement du virement simplifié auprès de la DGFiP.

Mais derrière le volume, l’évolution de Fintecture raconte surtout la manière dont la promesse initiale de l’open banking s’est confrontée aux réalités du marché. Six ans après son lancement, la fintech ne prétend pas avoir remplacé la carte dans les usages du quotidien. Elle s’est plutôt installée là où celle-ci devient moins efficace : les montants élevés, les achats professionnels et les parcours pour lesquels les plafonds, la fraude ou les coûts représentent de véritables irritants.

« Notre vision n'a pas changé : le paiement doit devenir aussi banal que l'eau du robinet. Il doit être fiable, sécurisé et pas cher », résume Faysal Oudmine, cofondateur et CEO de Fintecture.

La carte reste difficile à déplacer sur les petits montants

Pour Fintecture, la baisse progressive des commissions constitue une tendance structurelle du marché. Un enjeu particulièrement sensible pour les distributeurs, dont les marges nettes peuvent être limitées à quelques points.

« Lorsqu’un retailer réalise 3 %, 4 % ou 5 % de marge nette et paie 1 % sur la collecte d’un paiement par carte, cela représente une part importante de ce qu’il gagne », souligne Faysal Oudmine.

Cette conviction n’a pas suffi à provoquer un basculement rapide des usages. Sur un achat de 40 euros facilement réglé par carte, l’habitude est installée et fonctionne suffisamment bien pour être difficile à remettre en cause. La situation change à mesure que le montant augmente.

« À partir de quelques centaines d’euros, la carte n’est plus nécessairement un bon service, ni pour le payeur ni pour le marchand. Une partie des transactions est perdue, au-delà même de la question du coût », explique-t-il.

Fintecture s’est ainsi développée auprès de grandes enseignes comme Auchan, Leroy Merlin ou Boulanger, mais aussi dans l’automobile avec Stellantis et VP Auto. TotalEnergies et PMU figurent également parmi les entreprises ayant rejoint sa plateforme au cours des dernières années.

Cette clientèle a aussi imposé son rythme à la fintech. Les grandes entreprises ne remplacent pas une infrastructure de paiement du jour au lendemain. Leurs intégrations suivent des feuilles de route longues, avec des phases de test et une montée en charge progressive.

« Un petit nombre de marchands représente une part très importante des volumes de paiement et définit la cadence du marché. Il faut savoir être patient, les accompagner et leur montrer que la solution fonctionne », observe Faysal Oudmine.

Dix milliards d’euros, mais surtout près de trois millions de payeurs

Les 10 milliards d’euros collectés ne proviennent pas uniquement de nouveaux clients. Fintecture constate aussi une augmentation continue des volumes chez les entreprises déjà intégrées à sa plateforme.

« Nos clients historiques continuent, année après année, à accroître significativement les volumes qu’ils réalisent avec nous. La solution devient de plus en plus stratégique pour eux et couvre progressivement davantage de cas d’usage », indique le dirigeant.

Cette croissance repose sur plusieurs indicateurs : l’adoption du moyen de paiement, le taux de finalisation du parcours, le taux d’acceptation et la récurrence. Fintecture revendique désormais près de trois millions de payeurs et affirme observer une progression sensible de la proportion d’utilisateurs allant au bout de leur premier paiement.

La répétition constitue un autre indicateur suivi de près. Une fois le premier paiement effectué, Fintecture mesure si l’utilisateur revient, dans quel délai et s’il réutilise la solution chez le même marchand ou auprès d’une autre enseigne.

« Nous avons toujours constaté un très fort taux de récurrence. Une part importante de nos volumes provient de payeurs qui réutilisent la solution », affirme Faysal Oudmine.

L’entreprise ne communique toutefois pas encore de données détaillées sur ces taux. Elle estime par ailleurs ne couvrir qu’une faible partie du marché potentiel, malgré la progression de ses volumes et les références accumulées.

Cette dynamique met en lumière une évolution importante : Fintecture n’est plus seulement confrontée à la question de la faisabilité technique de l’initiation de paiement. Elle doit désormais démontrer sa capacité à transformer une première utilisation en habitude durable.

La DGFiP comme prochain test à grande échelle

Le prochain changement de dimension pourrait venir du secteur public. Fintecture a été retenue par la Direction générale des Finances publiques pour intégrer un parcours de « virement simplifié » à PayFiP, la plateforme utilisée pour régler les créances publiques.

Le projet n’était pas encore déployé au moment du franchissement des 10 milliards d’euros. Les volumes de la DGFiP ne sont donc pas compris dans le montant annoncé par Fintecture.

Les premiers tests ont été réalisés et la mise en production est présentée comme prochaine. L’entreprise se montre particulièrement confiante sur le potentiel du dispositif, dont le périmètre s’avère, selon elle, plus important qu’initialement anticipé.

Le marché remporté auprès de la DGFiP pourrait surtout exposer l’initiation de paiement à une population beaucoup plus large. Jusqu’ici, la croissance de Fintecture a été tirée par un nombre encore limité de grandes entreprises et par des usages spécifiques. PayFiP peut introduire le parcours auprès de contribuables et d’usagers qui ne l’ont jamais rencontré dans un environnement marchand.

Ce déploiement permettra aussi de mesurer si la récurrence observée par Fintecture peut se prolonger d’un univers à l’autre. Un utilisateur découvrant le virement simplifié pour payer une créance publique sera-t-il ensuite plus enclin à sélectionner ce moyen de paiement chez un commerçant ? Pour la fintech, cette capacité à faire circuler la confiance entre différents cas d’usage pourrait constituer un levier important de démocratisation.

Wero : un allié dans l’évangélisation, pas le même produit

Cette démocratisation passe également par l’arrivée de Wero. Le wallet européen, conçu par EPI, repose lui aussi sur les rails du compte-à-compte et se déploie progressivement dans les paiements entre particuliers puis dans le commerce.

Faysal Oudmine juge encore prématuré de mesurer son impact sur l’activité de Fintecture, mais voit positivement l’arrivée d’un acteur supplémentaire capable de familiariser le marché avec une alternative à la carte.

« Nous ne sommes plus les seuls à essayer d’évangéliser le marché. De ce point de vue, l’effet de Wero devrait être positif », estime-t-il.

Le dirigeant insiste toutefois sur les différences entre les deux propositions. Wero cible les consommateurs, là où Fintecture traite également les paiements réalisés par des professionnels et des entreprises. Cette distinction est importante chez des enseignes pourtant considérées comme B2C, à l’image de Leroy Merlin, dont une partie des achats est effectuée par des professionnels.

Les montants couverts constituent une autre différence. Les plafonds appliqués aujourd’hui dans les parcours Wero restent, selon Fintecture, plus proches de ceux rencontrés avec la carte que des montants pouvant être traités par virement dans ses propres cas d’usage.

Enfin, les deux acteurs n'abordent pas de la même manière la gestion des contestations. Wero s'inscrit dans une logique de wallet grand public, susceptible de concurrencer la carte ou PayPal. Pour Fintecture, la protection du payeur passe d'abord par la sélection de marchands fiables et vérifiés sur sa plateforme, plutôt que par une gestion des contestations qui met souvent le marchand en défaut. 

Wero et Fintecture évoluent donc sur une infrastructure commune, mais ne répondent pas encore exactement aux mêmes besoins. Le premier cherche à installer un wallet bancaire européen dans les usages du quotidien. Le second s’est spécialisé sur les situations où le virement apporte une réponse à des limites opérationnelles précises.

L’API bancaire n’est qu’un tuyau

L’état des API bancaires reste régulièrement présenté comme l’un des freins au développement de l’open banking. Fintecture porte sur ce sujet une position moins critique que d’autres acteurs du secteur.

L’entreprise affirme n’avoir jamais construit son modèle sur l’hypothèse d’une harmonisation complète des interfaces proposées par les banques. Son produit consiste justement à absorber leurs différences pour restituer au marchand une expérience cohérente.

« Nous n’avons jamais pensé Fintecture comme un simple agrégateur d’API. Les API sont un canal, un tuyau. Mais ce qui détermine réellement l’acceptation et l’exécution du paiement se trouve dans le core banking », explique Faysal Oudmine.

La standardisation du canal ne peut donc pas effacer la diversité des systèmes bancaires, de leur architecture et de leur histoire informatique. Lorsqu’un problème apparaît sur une banque précise, Fintecture indique privilégier une résolution directe avec l’établissement concerné.

Cette approche marque aussi une évolution dans le discours de la fintech. Établissement de paiement agréé par l'ACPR, Fintecture se définit désormais comme l'infrastructure européenne de paiement par virement pour les entreprises, plutôt que comme une fintech de l'open banking. Sa valeur ne réside pas seulement dans la connexion aux banques, mais dans la transformation d’infrastructures hétérogènes en un parcours suffisamment stable, sécurisé et lisible pour être utilisé par de grandes entreprises.

La rentabilité comme condition de confiance

La dernière levée de fonds de Fintecture remonte à 2021, avec un tour de table de 26 millions d’euros. Dans un marché devenu beaucoup plus exigeant sur les trajectoires financières des fintechs, l’entreprise vise désormais la rentabilité.

Fintecture n’affirme pas encore avoir atteint cet objectif, mais indique avoir presque entièrement résorbé sa consommation de trésorerie. Une partie de l’extension de sa dernière levée serait toujours disponible.

Pour Faysal Oudmine, la rentabilité ne répond pas uniquement aux attentes des investisseurs. Elle constitue un critère de sélection pour les grands marchands, au même titre que la disponibilité de la plateforme, la conversion ou la maîtrise de la fraude.

« Pour une entreprise de paiement travaillant avec de très grands groupes, la rentabilité n’est pas un “nice to have”. Elle est critique. Les marchands savent que c’est la seule manière d’avoir un partenaire fiable sur la durée », défend-il.

Fintecture avait décidé que sa levée de 2021 serait la dernière avant l’atteinte de la rentabilité. Sa croissance actuelle, portée par de nouveaux clients et l’élargissement des usages chez les marchands existants, ne nécessiterait pas de financement supplémentaire.

La fintech n’exclut pas de lever de nouveaux fonds pour financer, à terme, un projet spécifique ou une croissance non organique. Aucun projet de ce type ne serait néanmoins sur la table à court terme.

Le franchissement des 10 milliards d’euros ouvre ainsi une nouvelle séquence. Fintecture a démontré qu’un parcours de virement pouvait s’installer chez de grandes enseignes et être réutilisé par une partie des payeurs. Il lui reste désormais à prouver que cette adoption peut dépasser les verticales où la carte montre déjà ses limites.

Le déploiement auprès de la DGFiP constituera à cet égard un test déterminant. Non parce qu’il consacrerait la disparition de la carte, mais parce qu’il pourrait faire découvrir le paiement par virement simplifié à une population sans commune mesure avec celle adressée jusqu’ici par la fintech.