Une Europe en attente, un Brésil en production
En Europe, la DSP3 avance lentement. Son vote, initialement envisagé pour la fin de l’année 2025, n’a toujours pas de calendrier confirmé, et même dans l’hypothèse optimiste d’une adoption mi-2026, il faudrait encore compter entre dix-huit et vingt-quatre mois avant une mise en application effective. Autrement dit, l’open banking version 2.0 ne produira des effets concrets qu’à l’horizon 2028.
Pendant ce temps, au Brésil, l’open banking est déjà une infrastructure pleinement opérationnelle. L’écosystème Open Finance Brasil revendique plus de 100 millions de comptes connectés, 154 millions de consentements actifs et près de 800 institutions participantes. Il ne s’agit plus d’un pilote, ni d’un cadre réglementaire en gestation, mais d’un standard de marché intégré dans les usages quotidiens.
Cette différence de rythme n’est pas anodine. Elle révèle une divergence d’approche entre une Europe encore en phase de négociation réglementaire et un Brésil qui a choisi d’exécuter rapidement.
Une continuité stratégique après Pix
Open Finance ne constitue pas une réforme isolée. Il s’inscrit dans une trajectoire engagée depuis plus d’une décennie par le Banco Central do Brasil, qui a progressivement modernisé le système financier retail. Pix a été la transformation visible du rail de paiement ; Open Finance en est le prolongement logique du côté des données.
Les mêmes ingrédients qui ont permis le succès de Pix se retrouvent ici : une gouvernance claire, une standardisation technique forte, une communication pédagogique, la gratuité pour les particuliers, une ouverture à l’ensemble des institutions et une attention constante portée à la sécurité.
Là où l’Europe débat encore du périmètre exact de la DSP3 et des arbitrages entre concurrence et stabilité, le Brésil a assumé une vision structurée, pilotée par sa banque centrale, et soutenue par l’ensemble du marché.
La donnée appartient au client. Concrètement.
Le principe fondateur d’Open Finance est simple mais structurant : la donnée bancaire appartient au client, et non à l’établissement qui la détient.
Ce principe est traduit dans l’architecture même du système. Le client, qu’il soit particulier ou entreprise, consent explicitement au partage de ses données entre institutions financières. Il peut consulter à tout moment les autorisations actives, en comprendre le périmètre et les révoquer en temps réel.
Le partage peut être initié depuis l’institution source vers l’écosystème, ou bien déclenché par la banque cible si les données ne sont pas déjà disponibles. Cette fluidité transforme la mobilité bancaire, qui devient un acte simple, digital et maîtrisé par le client.
En Europe, l’open banking reste souvent cantonné à l’agrégation de comptes ou à l’initiation de paiement dans des parcours encore fragmentés. Au Brésil, il est devenu un levier stratégique de transformation du marché et de la relation client.
Une standardisation imposée par l’infrastructure
Le choix technique opéré est déterminant. La Banque Centrale héberge les API et impose un cadre de standardisation robuste, tandis que les institutions financières conservent la maîtrise du front-end et de l’expérience client.
Ce modèle permet d’éviter la fragmentation, de garantir l’interopérabilité et de faciliter l’entrée de nouveaux acteurs, tout en maintenant les banques traditionnelles au cœur des usages quotidiens.
L’Europe, à l’inverse, souffre encore d’interprétations hétérogènes des standards PSD2 selon les pays et les établissements, ce qui ralentit l’émergence d’une véritable expérience unifiée. La centralisation brésilienne n’a pas freiné l’innovation ; elle l’a structurée.
Des banques qui promeuvent un modèle plus concurrentiel
L’un des paradoxes les plus intéressants d’Open Finance est que les banques elles-mêmes en assurent la promotion.
Avant l’émergence de Nubank et de Pix, cinq grandes institutions dominaient le marché retail brésilien et bénéficiaient d’une rente confortable fondée sur les flux et les commissions. La concurrence a profondément redistribué les équilibres.
Dans ce nouveau contexte, Open Finance devient un outil stratégique pour maintenir la relation bancaire du quotidien. Le client partage ses flux et ses encours, et reçoit en retour des propositions de crédit, des offres personnalisées ou des services contextualisés.
Les cas d’usage sont déjà nombreux : obtention d’un prêt grâce au partage d’un historique bancaire, ouverture d’un nouveau compte avec transfert des données existantes, initiation de paiement depuis une interface tierce, ou encore portabilité 100 % digitale des crédits à la consommation non garantis, mise en place début 2026.
Nous ne sommes plus dans l’expérimentation. Nous sommes dans l’industrialisation.
Le modèle économique se transforme
La question du modèle économique demeure centrale. Si les banques ont vu leur oligopole s’éroder, elles n’ont pas renoncé à la monétisation. De nouvelles sources de revenus émergent, qu’il s’agisse de la facturation des initiateurs de paiement, de services à valeur ajoutée ou de partenariats avec des fintech et des PSP.
En quelques années, le marché financier brésilien est passé d’un système fermé et concentré à l’un des plus dynamiques et concurrentiels du monde. Cette transformation n’est pas le fruit d’un effet de mode, mais celui d’une stratégie assumée, pilotée par une autorité centrale déterminée.
Une leçon stratégique pour l’Europe
Le Brésil constitue aujourd’hui un laboratoire grandeur nature de ce que peut produire un open banking pleinement exécuté.
Pendant que la DSP3 cherche encore son calendrier définitif, Open Finance Brasil industrialise la portabilité du crédit, la mobilité bancaire et l’initiation de paiement élargie. La question n’est plus de savoir si l’open banking fonctionne, mais à quelle vitesse nous souhaitons qu’il transforme réellement notre marché.
En matière d’infrastructure financière, le temps n’est jamais neutre. Il creuse l’écart entre ceux qui expérimentent et ceux qui attendent.
