Vous pensez encore que l’Open Banking n’est qu’une affaire de tuyaux technologiques, de flux de paiements ou de contraintes réglementaires ? C’est une erreur de perspective. En exploitant la donnée (y compris extra-financière) le secteur bancaire peut transformer la conformité en valeur d’usage et renforcer sa place dans la société numérique. Ce qui est en train de se jouer dépasse largement le paiement : il s’agit d’un déplacement du rôle des institutions financières vers celui de tiers de confiance.

Le 13ᵉ baromètre de la confiance des Français dans le numérique (Acsel, février 2026) est à ce titre éclairant. Les Français accordent quasiment autant leur confiance à leur banque qu’à l’État. Parmi les 59 % prêts à utiliser un portefeuille d’identité numérique, 42 % feraient confiance à l’État, 39 % à leur banque et seulement 13 % aux Gafam. Trois points d’écart seulement. Ce résultat n’est pas nouveau, mais il reste sous-exploité. Car si les banques sont perçues comme des tiers de confiance, leur rôle reste encore largement cantonné à la gestion des flux, alors même que cette confiance pourrait être activée dans des usages bien plus larges.

Le Royaume-Uni a déjà commencé à opérer ce basculement. L’Open Banking n’y sert plus seulement à payer ou à comparer des produits : il devient un socle de confiance numérique. Depuis 2023, des acteurs spécialisés utilisent les banques pour vérifier des identités de manière minimale et sécurisée. Le principe est simple : confirmer qu’un utilisateur est bien titulaire de son compte ou qu’il dépasse un seuil d’âge, sans exposer de données sensibles comme un selfie ou une pièce d’identité. Dans le cadre de l’Online Safety Act, ce modèle est reconnu comme une méthode robuste de vérification d’âge. La confiance bancaire devient ici opérationnelle, au service de la protection des mineurs et d’une gouvernance plus efficace du numérique.

Le Brésil s’inscrit dans une trajectoire similaire, avec une capacité d’exécution encore plus marquée. En s’appuyant sur son identifiant unique (CPF) et sur les données bancaires ouvertes via l’Open Finance, le pays explore ces usages dans le cadre de l’ECA Digital (statut digital de l’enfance et de l’adolescence). Là encore, les banques peuvent certifier un attribut — comme l’âge — sans transférer l’intégralité de l’identité. Ce modèle prolonge une stratégie cohérente : Pix a transformé le rail de paiement, Open Finance structure la circulation des données, et l’ensemble constitue désormais une infrastructure de confiance à grande échelle. Le système financier devient ainsi un catalyseur de confiance numérique, au-delà du seul paiement.

En Europe, le sujet de l’identité numérique est pourtant bien identifié. Le règlement eIDAS prévoit la mise en place de portefeuilles d’identité numériques permettant aux citoyens de prouver des attributs de manière sélective et sécurisée. Mais l’articulation avec l’Open Banking reste encore limitée. Deux dynamiques avancent en parallèle — paiements d’un côté, identité de l’autre — sans réelle convergence. C’est là que se situe le point aveugle. Les banques disposent déjà des briques essentielles : infrastructures KYC, relation client, confiance des utilisateurs et cadre réglementaire robuste. Ne pas mobiliser ces actifs revient à sous-exploiter une position unique dans l’économie numérique.

Ce que montrent le Royaume-Uni et le Brésil est clair : l’Open Banking, né d’une logique de régulation et d’ouverture des marchés, devient une infrastructure de données et de confiance. Une infrastructure capable de fluidifier les parcours, de réduire la fraude, de limiter la circulation de données sensibles et de redonner au client le contrôle sur ses informations. L’Europe dispose de tous les ingrédients pour suivre cette trajectoire — et même d’un avantage décisif : la confiance déjà accordée aux banques. C’est précisément pour cela qu’il est dommage de ne pas aller plus loin. Car dans l’économie numérique, la confiance n’est pas un concept abstrait. C’est une infrastructure stratégique — et elle ne crée de valeur que si elle est réellement activée.

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