Cette année 2026 va marquer le dixième anniversaire de la présence d’Apple Pay en France. Mais la percée de la marque à la pomme dans le domaine des paiements, tant dans le e-commerce qu’en points de vente, traduit avant tout l’avènement des portefeuilles numériques au cours de la décennie écoulée, dont les parts de marché ont crû de façon exponentielle dans l’Hexagone comme à l’international.
Une solution qui « transforme l’univers du paiement mobile », avec une « approche simple, sécurisée et protégeant les données personnelles », « rapide et pratique pour les clients ». Le 13 juin 2016, le Groupe BPCE sautait le pas en devenant le premier grand groupe bancaire français à proposer à ses clients Apple Pay. BNP Paribas et Société Générale dans un premier temps, puis Crédit Agricole et Crédit Mutuel dans un second : après un démarrage timide du service fourni par la marque californienne, la concurrence suivra, conférant ainsi à celle-ci une position hégémonique.
« Apple couvrira 99 % des cartes françaises, ce qui fera de la France l'un des tout premiers pays au monde de ce point de vue », confirmait la vice-présidente du groupe en charge d’Apple Pay début 2020, après la signature d’un accord avec les deux dernières banques citées.
L’arbre qui cache la forêt
Difficile d’évaluer aujourd’hui la part de marché exacte du wallet dans l’Hexagone. « Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’elle est largement dominante, déjà parce qu’Apple Pay a été précurseur, ensuite parce qu’il est le seul à avoir fait le plein des banques, enfin parce que l’iPhone y représente près d’un quart du parc de smartphones », expose Angelo Caci, directeur général de Syrtals Cards.
Signe que cette percée ne l’a pas amené à revoir ses ambitions à la baisse dans le domaine des paiements, Apple continue d’avancer ses pions en France, comme en témoignent le déploiement auprès des commerçants de toutes tailles de Tap to Pay — solution d’encaissement sans contact depuis un iPhone, déjà adoptée par Christian Dior Couture, Dyson, Rituals, Sézane ou encore L’Addition —, celui d’Apple Pay sur le réseau CB, ou encore l’intégration dans Apple Pay, depuis décembre 2025, des options de paiement fractionné fournies par le leader du BNPL Klarna.
Intervenant, selon Frédéric Brugère, directeur associé au Boston Consulting Group, dans « un contexte global d’accélération très forte et continue du sans contact et des paiements mobiles », cette montée en puissance du géant américain s’est accompagnée, plus largement, de celle des portefeuilles numériques.
Dans son Global Payments Report 2025, la société Worldpay précise que la part des wallets digitaux a atteint 34 % de la valeur des transactions e-commerce et 13 % de celles réalisées en points de vente en France en 2024, soit une progression de respectivement 18 et près de 13 points en dix ans. D’ici 2030, ces parts pourraient grimper à 46 % et 23 %. Dans sa dernière étude, Syrtals Cards souligne d’ailleurs que ce recours croissant aux wallets « croît plus vite que la carte “seule” ».
Apple Pay, un standard devenu incontournable
Sur le terrain, les responsables paiement interrogés sont unanimes. « L’indispensable, c’est Apple Pay », résume l’un d’eux. Lorsqu’il est activé, « tout de suite, il y a une montée en puissance du paiement ». À l’inverse, son absence est perçue comme un irritant majeur dans les parcours mobiles.
Dans les usages loisirs, touristiques ou événementiels, Apple Pay permet de déclencher des achats contextuels ou de dernière minute qui n’auraient pas lieu autrement. « Sur un téléphone mobile, c’est magique, ça cartonne », observe un Payment Manager. À l’inverse, Google Pay reste marginal dans les volumes : « sur nos chiffres globaux, par rapport à Apple Pay, c’est une micro-goutte ».
Plus qu’un wallet parmi d’autres, Apple Pay s’est imposé comme un seuil d’exigence UX, devenu non négociable dans les parcours mobiles.
Le wallet comme réponse pragmatique à une friction clé
Mais l’arbre Apple Pay cache une forêt plus dense. Les entretiens menés auprès de responsables paiement font émerger une frustration récurrente : le délai entre la transaction et l’accès effectif à l’argent.
« Il n’y a rien de pire que dire : j’ai vendu mon truc, il n’est plus là, mais je n’ai pas mon argent », résume une Head of Payment de marketplace. Dans ce contexte, le wallet s’impose comme une réponse pragmatique, en servant de réceptacle intermédiaire.
En créditant l’utilisateur quasi instantanément, il permet de décorréler l’expérience de paiement du règlement bancaire, souvent plus lent. Il ne s’agit pas d’un projet “wallet” pensé comme tel, mais d’une solution opérationnelle à un problème très concret.
Dans de nombreux modèles de plateformes, le wallet joue aussi un rôle clé dans la continuité du parcours. Certaines ont fait le choix de wallets fermés ou semi-fermés, permettant la réutilisation des fonds au sein de l’écosystème.
L’objectif n’est pas d’enfermer l’utilisateur, mais de lui proposer une expérience plus fluide, plus sûre et souvent plus simple que le cash. Dans les faits, cette logique favorise mécaniquement la rétention et la répétition des usages — sans être formulée comme une stratégie marketing explicite par les équipes paiement.
PayPal, le wallet qui s’impose lui aussi dans la durée
Si Apple Pay domine clairement les usages mobiles, un autre acteur a toujours connu une dynamique notable sur le marché français : PayPal.
Selon nos informations, PayPal aurait signé de nouveaux marchands français ces derniers mois, traduisant un regain d’activité commerciale après une période plus discrète, liée à la stratégie Groupe qui avait mis en standby ses innovations. Cette inflexion est accompagné par la récente évolution de son organisation en France, avec l’arrivée en septembre dernier de Philippe Daly, ancien DG du néerlandais Mollie, et l’envie d’insuffler une orientation plus marquée vers les marchands et le e-commerce (B2B donc) que consumer, comme ça a pu être le cas jusqu’à présent dans la stratégie commerciale de PayPal.
Sur le terrain, plusieurs responsables paiement confirment une demande persistante — voire croissante — de PayPal côté consommateurs, en particulier dans les parcours e-commerce et cross-border. « Nos utilisateurs utilisent beaucoup PayPal », résume une Head of Payment de plateforme, qui prévoit d’ailleurs de le déployer plus largement en 2026.
Dans certains pays européens, son absence reste clairement pénalisante. « En Allemagne, on sait que les Allemands aiment autant le cash que PayPal », rappelle un Payment Manager opérant dans plusieurs pays. En France, PayPal conserve ainsi un statut singulier : moins visible qu’Apple Pay, mais profondément ancré dans les usages car vu comme un acteur français.
Cette trajectoire rappelle une réalité souvent sous-estimée : les wallets qui durent sont ceux qui s’insèrent dans les habitudes locales, sans chercher à les transformer brutalement.
Wero : observé, mais encore périphérique
À l’inverse, les initiatives de paiement compte-à-compte portées par les banques européennes, à commencer par Wero, sont aujourd’hui regardées avec prudence par les marchands.
Si l’intérêt économique est réel, notamment pour les paniers élevés, la demande côté utilisateurs est là, mais n’est pas dythirambique « Wero, on va regarder, spectateurs », résume un responsable paiement. À ce stade, le wallet pan-européen est davantage un sujet de veille qu’un levier activé, son succès dépendant avant tout de sa capacité à s’intégrer de façon invisible dans les parcours existants.
Une transformation silencieuse, guidée par l’usage
Les données de marché confirment cette recomposition progressive. En France comme dans les autres marchés matures, les wallets progressent plus vite que la carte “seule”, en e-commerce comme en points de vente.
Pour autant, les responsables paiement le rappellent : les utilisateurs ne réclament pas d’innovation. Ils attendent que le paiement fonctionne, qu’il soit rapide, fiable et qu’il ne fasse pas obstacle à l’expérience.
C’est précisément pour cette raison que les wallets s’imposent. Non comme une révolution visible, mais comme une infrastructure invisible, capable d’absorber la complexité technique, réglementaire et bancaire pour laisser place à l’usage.

