L’histoire des paiements est une école de patience. Les moyens de paiement ne se remplacent pas brutalement : ils s’empilent, cohabitent, se déplacent lentement dans les usages avant de s’éteindre, parfois très tardivement.

La France en est un bon exemple. La Poste n’a officiellement mis fin aux mandats cash qu’en 2018, alors même que les virements interbancaires existaient depuis le XIXᵉ siècle. Le chèque, lui, survit encore. En 2006, il représentait 23 % des transactions scripturales. En 2023, plus que 3 %. Il n’a pas disparu : il est devenu marginal.

À ce titre, annoncer la disparition imminente de la carte bancaire au profit du paiement instantané relèverait, en apparence, de la science-fiction.

Mais l’accélération actuelle change la donne.

En moins d’une décennie, Apple et Google ont réussi ce que peu d’acteurs de paiement avaient accompli auparavant : modifier les réflexes. D’après le baromètre OpinionWay 2025 pour Lyf, plus d’un Français sur deux utilisant Apple Pay ou Google Pay a déjà renoncé à un achat faute de pouvoir payer avec son wallet. Non pas parce que la carte n’existait pas, mais parce que l’expérience attendue n’était pas disponible.

Arrivés en France dès 2016, les XPay se sont d’abord appuyés sur les réseaux internationaux, avant d’intégrer plus tardivement le rail CB. Ce choix a eu un coût : des frais supplémentaires pour les commerçants et une érosion de la marge des banques, déjà soumises aux commissions des schemes. Un intermédiaire de plus s’est inséré dans la chaîne — sans créer de nouveau rail.

Derrière Apple Pay et Google Pay, il y a toujours une carte bancaire. Mais une question devient de plus en plus difficile à éviter : est-elle encore indispensable ?

Le Brésil apporte un élément de réponse dérangeant.

Avec Pix, le pays a déployé un rail de paiement instantané devenu, en moins de cinq ans, un moyen de paiement de masse. Conçu et opéré par la Banque Centrale du Brésil, Pix a touché la quasi-totalité de la population adulte. La question intéressante n’est donc pas seulement son succès, mais ce qu’il a fait aux autres moyens de paiement — et en particulier à la carte.

Contrairement à une idée reçue, Pix n’a pas immédiatement « tué » la carte. Dans un premier temps, l’inclusion financière massive qu’il a permise, combinée à l’essor de néobanques comme Nubank, a même profité aux cartes bancaires, dont l’usage a fortement progressé. L’entrée dans le système financier a mécaniquement élargi l’accès à tous les instruments scripturaux.

Mais à partir de 2024, une inflexion nette apparaît. Pix devient le premier moyen de paiement du pays. Et, pour la première fois, la part des cartes commence à reculer.

Ce basculement n’a rien de théorique. Il est d’abord économique. Comme l’explique Edson Luiz dos Santos, spécialiste brésilien des paiements et fondateur de Colink Business Consulting, ce sont les commerçants qui ont enclenché la dynamique. Du petit commerce de quartier, qui acceptait autrefois la carte uniquement au-delà d’un certain montant, jusqu’aux grandes enseignes proposant 5 à 10 % de remise pour un paiement Pix, l’arbitrage est clair : un rail moins cher, en temps réel, améliore la rentabilité à long terme.

Les consommateurs ont suivi. Non par idéologie, mais par simplicité.

Car Pix n’est pas resté figé. Son adoption massive s’est accompagnée d’une amélioration continue de l’expérience utilisateur. Paiement sans contact via NFC dès 2024. Parcours e-commerce sans redirection avec Pix JSR en 2025. Paiements récurrents avec Pix automatique. Paiement fractionné, déjà proposé par plusieurs banques, même avant un cadre définitif de la banque centrale.

À mesure que Pix a couvert les usages historiquement associés à la carte — proximité, e-commerce, récurrence, crédit — la question du support est devenue secondaire. Ce n’est plus la carte qui porte la valeur, mais le compte et le wallet.

En 2025, près de 90 % de la consommation des ménages brésiliens passe par des moyens de paiement scripturaux. Dans un marché désormais largement bancarisé, la croissance d’un moyen de paiement se fait au détriment d’un autre. Et, pour la première fois, ce sont les cartes qui commencent à perdre du terrain.

On oppose souvent à cet exemple son prétendu caractère non réplicable en Europe, et plus encore en France, dotée d’un rail carte national performant. Mais cet argument oublie un point clé : le Brésil est aujourd’hui, lui aussi, un pays très bancarisé. Et c’est précisément à ce moment-là que la carte commence à reculer.

L’enjeu n’est donc pas le niveau de bancarisation. Il est dans la capacité d’un nouveau rail à devenir aussi simple, aussi universel et aussi intégré que la carte — tout en étant économiquement plus efficace.

À ce titre, 2026 sera une année charnière pour Wero. L’exemple brésilien montre qu’il faudra avancer vite, côté commerçants pour des raisons de coûts, et côté particuliers pour des raisons d’expérience. Sans adoption massive et synchronisée, aucun rail alternatif ne peut s’imposer durablement.

Alors, en 2028, paierons-nous encore avec un rectangle de plastique ? Ou simplement avec un wallet connecté directement à notre compte ?

Si Wero suit, même partiellement, la trajectoire de Pix, la réponse pourrait bien surprendre ceux qui croient encore à l’éternité de la carte.