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Jusqu’où un compte professionnel doit-il accompagner une entreprise ? Au-delà des encaissements, des cartes et des virements, Shine entend prendre une place dans la manière dont ses clients organisent leurs achats, suivent leurs factures et anticipent leur trésorerie. Son rapprochement avec Cegid donne une autre dimension à cette ambition : connecter les outils de l’entreprise à ceux de son expert-comptable pour suivre une opération depuis son origine jusqu’à son traitement comptable.

Deux annonces de fin septembre permettent de comprendre comment cette stratégie se construit. Le 28 septembre, Shine annonçait l’acquisition de Libeo, spécialiste de la gestion des dépenses et du paiement des factures fournisseurs. Le lendemain, le suédois Froda officialisait son lancement en France avec Shine pour proposer du financement directement dans l’application.

Dans le premier cas, Shine acquiert un produit et une équipe pour renforcer ses capacités. Dans le second, il intègre le service d’un partenaire qui conserve le risque de crédit. Ces deux choix traduisent la place que Shine veut occuper dans l’écosystème : au plus près des opérations financières des entreprises, avec le logiciel comme point d’entrée.

« Je positionne Shine à l’intersection du logiciel et des services financiers, avec une forte dominante logicielle, car notre business model ne repose pas sur la prise de risque, comme chez d'autres », explique à Paiement.fr Martin Hegelund, cofondateur de Shine.

Le dirigeant, qui se consacre aujourd’hui principalement aux acquisitions, décrit une plateforme dont les différents services doivent gagner en utilité à mesure qu’ils sont utilisés ensemble. Le rachat de Libeo doit approfondir cette intégration. Le financement avec Froda doit en exploiter les données. Et les experts-comptables constituent un relais central pour faire adopter ces usages.

Libeo pour dépasser les besoins d’une offre standard

Pour comprendre la logique de l’acquisition de Libeo, il faut repartir de l’organisation des entreprises. Une petite structure peut gérer ses dépenses avec une carte et quelques factures fournisseurs. Une société disposant d’une équipe financière, de plusieurs responsables ou de procédures d’achat plus formalisées doit organiser davantage d’étapes avant de déclencher un règlement.

Le bon de commande doit être rapproché de la facture. La dépense peut nécessiter plusieurs validations. Les droits de chacun doivent correspondre à son rôle dans l’entreprise. Ces besoins donnent au logiciel une fonction de contrôle autant que d’exécution.

C’est cette profondeur que Shine vient chercher chez Libeo. « Ils disposent de fonctionnalités plus avancées, comme le rapprochement entre un bon de commande et une facture, ou des circuits de validation plus élaborés », détaille Martin Hegelund.

Le cofondateur oppose ainsi une offre Shine largement prête à l’emploi aux besoins particuliers de certaines organisations. Libeo permet de traiter ces situations sans demander à tous les clients de travailler avec le même niveau de complexité.

« Avec Libeo, nous ajoutons cette profondeur fonctionnelle pour accompagner des entreprises qui ont des besoins un peu plus complexes et avancés », poursuit-il.

L’opération permet donc à Shine d’accompagner les TPMEs dont les processus financiers sont plus structurés. Elle peut aussi prolonger la relation avec un client lorsque son organisation évolue. Le compte professionnel reste un point d’accès aux services, mais la capacité à gérer les achats et les validations devient un autre motif d’utilisation de la plateforme.

Libeo compte plus de 3 000 clients (entreprises et cabinets d’expertise-comptable) et voit passer dans son système plus de 10 milliards d’euros de factures par an. Ce chiffre mesure la valeur des factures traitées dans l’outil ; il ne correspond pas nécessairement aux paiements exécutés.

« Notre direction ne change pas avec cette acquisition. Elle nous permet de proposer plus rapidement des fonctionnalités avancées », résume le dirigeant.

La croissance externe comme accélérateur du produit

Le choix d’acquérir Libeo plutôt que de développer ses fonctions en interne s’inscrit dans une méthode déjà employée par Shine. Cofondateur du projet lancé en 2012, Martin Hegelund a occupé plusieurs fonctions avant de se concentrer sur les opérations de croissance externe. Il présente celles-ci comme un moyen d’élargir à la fois la couverture géographique et les capacités de la plateforme.

La paie en fournit un exemple. Pour lancer un produit dans un nouveau pays, il faut tenir compte des règles sociales et fiscales, construire les intégrations locales et disposer d’équipes qui maîtrisent ces particularités. Développer une solution peut prendre plusieurs années avant d’obtenir un produit utilisable à grande échelle.

L’entreprise a donc choisi, au Danemark et aux Pays-Bas, d’acquérir des solutions déjà établies. Le bénéfice attendu est double : raccourcir le délai d’accès au marché et réduire l’incertitude liée au développement d’un nouvel outil.

« Nous cherchons toujours comment compléter ce que nous voulons apporter aux clients dans les délais les plus courts et en réduisant autant que possible les risques », explique Martin Hegelund.

Avec Libeo, le raisonnement est comparable. L’équipe a déjà construit son produit, acquis des clients et éprouvé ses fonctions dans des organisations réelles. Shine achète cette capacité d’exécution autant qu’un ensemble de fonctionnalités.

Shine continue à examiner d’autres cibles susceptibles de compléter sa feuille de route. Le critère revendiqué reste toutefois le besoin des utilisateurs : « Nous ne faisons pas des acquisitions pour le seul fait d’en faire. »

Dans le cas de Libeo, l’objectif décrit est une intégration profonde dans Shine. Les cabinets qui proposent déjà les outils de Shine doivent pouvoir déployer ces fonctions auprès des entreprises concernées. Aucun calendrier détaillé de cette intégration n’a été communiqué dans cet échange.

Relier ce qui entre, ce qui sort et ce qui reste sur le compte

Selon Martin Hegelund, l'offre de Shine repose sur trois piliers : recevoir de l’argent, gérer les dépenses et faire circuler les fonds. Une facture client ou un encaissement par terminal alimente l’activité. Une carte ou une facture fournisseur matérialise une dépense. Le compte professionnel permet d’exécuter les mouvements et d’en suivre les conséquences.

Ces fonctions sont interdépendantes dans la vie de l’entreprise. Leur connexion dans une même plateforme doit éviter de reconstituer les informations d’un outil à l’autre et donner une lecture plus cohérente de la situation financière.

Shine veut ainsi renforcer l’intérêt d’un usage conjoint de ses services. Une facture ne représente pas seulement un document à produire ou à classer : elle correspond à une somme attendue ou à une échéance à payer, puis à une opération comptable. Rapprocher ces étapes doit permettre de suivre leur évolution dans le temps.

« Nous aurons échoué si notre produit ne devient pas nettement meilleur lorsque le client utilise ces trois services chez nous », affirme Martin Hegelund.

Cette ambition reste compatible avec des usages partiels. Une entreprise doit pouvoir utiliser Shine pour sa facturation et ses dépenses tout en conservant sa banque historique. Le dirigeant insiste sur cette liberté de choix et sur la possibilité de remplacer certaines fonctions par celles d’autres acteurs.

Le défi consiste donc à rendre l’intégration suffisamment utile pour que les clients la choisissent. Le reporting, les déclarations et les outils d’analyse viennent ensuite prolonger ce socle, avec des besoins différents selon l’organisation. Un indépendant qui gère seul son activité ne travaille pas comme une PME dotée d’une équipe financière ou comme une entreprise qui délègue une grande partie de sa gestion à son cabinet.

Froda pour financer l’activité à partir des données disponibles

Le partenariat avec Froda ajoute le financement à cette logique d’intégration. Son déploiement français prolonge une collaboration déjà engagée en Allemagne et au Danemark.

Le service s’insère directement dans l’application. Pour le client, l’accès au crédit se rapproche ainsi de l’outil utilisé pour suivre son activité et ses mouvements financiers. Pour Shine, le partenariat permet de proposer cette fonction en s’appuyant sur un spécialiste du financement.

« Nous avons délibérément choisi d’être un établissement de paiement et non une banque », rappelle Martin Hegelund.

Ce choix définit la répartition des rôles. Shine construit la relation avec l’entreprise et le parcours dans lequel le financement est proposé et rassemble toutes les données nécessaires à la décision d'octroi du crédit. Le prêteur apporte sa capacité d’analyse et assume le risque associé au crédit.

La combinaison des services peut alimenter cette analyse. Lorsqu’une entreprise utilise la plateforme pour ses factures, ses dépenses et son compte, elle produit un ensemble d’informations sur son activité. Martin Hegelund décrit la possibilité pour Froda de s’appuyer sur ces données pour actualiser l’évaluation de sa situation financière.

L’objectif avancé est de proposer du crédit aux entreprises qui en ont besoin et peuvent le rembourser, avec des conditions adaptées à leur profil. Le cofondateur insiste aussi sur la capacité à identifier les situations dans lesquelles un financement ne serait pas soutenable. Il ne communique pas encore d’indicateurs chiffrés permettant de mesurer ces effets sur le marché français.

L’accord n’a pas vocation à remplacer tous les autres canaux de financement. Martin Hegelund confirme que Shine continue à travailler avec d’autres partenaires (Shine travaille notamment avec Defacto). Les clients doivent également pouvoir solliciter leur banque habituelle.

Interrogé sur l’éventualité de racheter un prêteur, il écarte cette perspective dans la stratégie qu’il décrit. Shine préfère s’appuyer sur des spécialistes disposant de leurs propres moyens de financement et de leur expertise du risque. La place recherchée par Shine reste celle du logiciel qui facilite l’accès au service.

De l’historique des opérations à la prévision de trésorerie

Le financement trouve une autre utilité lorsqu’il est rapproché de la prévision. Une entreprise peut avoir besoin d’un crédit parce qu’un encaissement attendu tarde à arriver ou parce que plusieurs échéances se présentent au même moment. Identifier ce décalage en amont permet au dirigeant d’agir avant que le compte ne se tende.

Martin Hegelund indique que le groupe a récemment lancé un outil de prévision de trésorerie, au Danemark, en France, aux Pays-Bas et en Allemagne. Il en décrit l’utilité à travers les préoccupations quotidiennes des dirigeants :

« Quels clients devez-vous relancer pour obtenir un paiement ? Que se passe-t-il s’ils ne paient pas ? Pourrez-vous régler votre TVA à temps ? Toutes ces questions sont une véritable source de stress pour beaucoup de petites entreprises. Nous voulons donner aux utilisateurs les moyens d’agir à partir de leurs données », poursuit-il.

Cette évolution élargit le rôle de la plateforme. Le suivi d’un solde ou la consultation de transactions renseignent sur une situation passée ou présente. La prévision cherche à éclairer les décisions à venir, en tenant compte des sommes attendues et des dépenses prévues.

Elle peut aussi aider à déterminer si un financement est nécessaire. Le crédit devient alors l’une des réponses possibles à un besoin identifié dans le suivi de l’activité, à côté d’une relance client ou d’une réorganisation des dépenses.

Le cofondateur envisage également des recommandations permettant de comparer certaines catégories de dépenses avec celles d’entreprises du même secteur. L’outil pourrait signaler un écart et inviter le dirigeant à l’examiner, plutôt que de lui laisser seul le travail d’analyse.

« Avec la position que nous occupons, nous allons devenir de plus en plus une entreprise de données », estime Martin Hegelund.

L’IA prend place dans cette trajectoire comme un moyen d’exploiter les informations réunies. La valeur attendue dépendra de la pertinence des recommandations pour les entreprises concernées et de leur traduction dans les outils du quotidien.

Une distribution directe, sans projet comparable à Qonto Embed

L’ouverture de la plateforme à d’autres outils ne signifie pas que Shine entend devenir un fournisseur de services financiers pour d’autres plateformes. Interrogé sur une approche comparable à Qonto Embed, Martin Hegelund ne retient pas cette orientation.

« Nous voulons construire des produits directement pour nos clients et pour les clients des experts-comptables. Si nous devions proposer notre plateforme à d’autres acteurs de l’écosystème, je pense que cela diluerait l’attention que nous consacrons à nos propres clients. Nous voulons donc privilégier une relation directe, et c’est un élément important de notre stratégie », précise-t-il.

La finance embarquée est donc utilisée pour enrichir l’expérience Shine, sans être présentée comme une activité de distribution à des plateformes tierces.

Cette position éclaire aussi le rapport de Shine aux infrastructures. La société n’entend pas tout développer ni tout posséder. Martin Hegelund cite Wise pour les paiements internationaux, un domaine dans lequel il juge pertinent de s’appuyer sur l’échelle et les capacités d’un partenaire.

« Nous ne voudrons jamais posséder nous-mêmes toute l’infrastructure, car certaines choses n’auraient tout simplement pas de sens », observe-t-il.

Pour les fonctions considérées comme essentielles à son offre, l’entreprise entend en revanche examiner ce qu’il peut apporter de plus en développant ses propres capacités. L’arbitrage entre partenaire, développement et acquisition doit se faire à ce niveau. Libeo et Froda illustrent deux réponses différentes à cette même question.

Les experts-comptables comme point de jonction avec Cegid

Le rapprochement avec Cegid donne aux experts-comptables une place particulière dans cette construction. Les cabinets disposent des outils de production comptable. Les entreprises utilisent ceux qui servent à facturer, payer et suivre leur activité. Shine veut renforcer la connexion entre ces deux environnements.

« Je ne pense pas que nous devions regarder les entreprises d’un côté et les experts-comptables de l’autre comme deux silos complètement isolés », affirme Martin Hegelund.

Il présente le rapprochement entre Shine et Cegid, qui a donné naissance à Shine | Cegid, comme un effort commun auprès de la profession pour replacer les experts comptables au cœur des décisions. Il s’agit de rapprocher les produits, les équipes et l’accompagnement des cabinets, plutôt que de créer un logiciel distinct venant s’ajouter aux autres.

La facturation électronique constitue un premier sujet de mobilisation. Elle conduit les cabinets à accompagner leurs clients dans l’adoption d’outils adaptés et à revoir la circulation des pièces et des données. Pour Shine, elle s’inscrit dans un mouvement plus large de connexion de la gestion financière et de la comptabilité.

Le bénéfice recherché porte autant sur le travail du cabinet que sur celui de l’entreprise. Moins de retraitement et une donnée plus facilement accessible doivent permettre de consacrer davantage de temps à l’analyse de la situation de l’entreprise concernée.

« Si nous rendons la collaboration entre l’expert-comptable et la petite entreprise plus efficace, les cabinets peuvent se concentrer davantage sur ce rôle de conseil et de confiance », explique le cofondateur.

Cette relation peut également faciliter l’adoption des outils. Un cabinet qui accompagne une entreprise dans sa gestion est en mesure d’identifier les fonctions dont elle a besoin, y compris les processus d’achat plus avancés apportés par Libeo.

Une expansion européenne qui repose sur l’intégration

Pour les prochaines années, Martin Hegelund revendique une croissance guidée par le produit. Il inscrit cette trajectoire dans l’empreinte européenne de l’ensemble, en citant la France, l’Allemagne, l’Espagne, le Portugal, les Pays-Bas et le Danemark.

L’évolution de la facturation électronique dans les différents marchés représente à ses yeux une occasion d’adoption des outils. La capacité à répondre aux besoins locaux demeure toutefois déterminante, comme l’illustre le recours aux acquisitions dans la paie ou aux partenaires dans le financement.

« En continuant à innover et à enrichir notre produit, nous pensons que la croissance suivra naturellement », résume-t-il.

La stratégie suppose désormais de rendre effectifs les liens entre les capacités réunies. Les fonctions d’achat de Libeo doivent trouver leur place dans les parcours de Shine. Le financement doit s’articuler avec le suivi de l’activité. Les informations utilisées par le dirigeant doivent pouvoir alimenter le travail de son cabinet.

Pour une entreprise, la portée de cette intégration se mesurera dans des situations concrètes : valider une facture avec les bons interlocuteurs, anticiper un manque de trésorerie ou transmettre une opération à son expert-comptable sans la ressaisir. C’est sur cette continuité que Shine entend construire sa place entre les logiciels de gestion et les services financiers.