Avec 2 101 demandes de médiation enregistrées en 2025, en hausse de 10,5 % sur un an, le Médiateur des entreprises atteint son plus haut niveau d’activité hors période de crise sanitaire.

Mais au-delà de cette progression, le bilan 2025 apporte surtout une lecture plus fine des tensions économiques contemporaines. Celles-ci ne se traduisent pas uniquement par des défaillances ou des contentieux visibles, mais par des déséquilibres progressifs dans la circulation des coûts et de la trésorerie au sein des chaînes de valeur, qui finissent par émerger au moment du paiement, lorsque les contraintes accumulées deviennent concrètes et difficilement absorbables.

« La hausse des saisines reflète les tensions contractuelles auxquelles les entreprises sont confrontées », observe Pierre Pelouzet, le médiateur des entreprises. « Mais elle traduit aussi une volonté croissante de rechercher des solutions par le dialogue plutôt que par la rupture. » complète Nicolas Mohr, le directeur général du Médiateur des entreprises.

Le maintien d’un taux de succès des médiations à 70 %, avec des délais généralement inférieurs à trois mois, confirme que la médiation s’installe comme un outil opérationnel dans la gestion des relations économiques, au-delà de son rôle historique de recours ponctuel, et tend à s’intégrer plus largement dans les pratiques de pilotage des relations commerciales.

Transport routier : la trésorerie comme zone de friction réelle

Le secteur du transport routier de marchandises, largement évoqué lors de la présentation du bilan, constitue un révélateur particulièrement clair des mécanismes à l’œuvre, en ce qu’il rend visibles des tensions qui existent en réalité dans de nombreux secteurs.

Dans ce secteur, la hausse des coûts, notamment liée à l’énergie, se diffuse selon une logique de cascade de l’amont vers l’aval, mais avec des décalages temporels significatifs qui désynchronisent les flux économiques. Autrement dit, les coûts circulent bien dans la chaîne, mais les flux de trésorerie ne suivent pas le même rythme, ce qui crée des zones de tension intermédiaires.

« C’est dans la relation avec l’amont et avec l’aval que la trésorerie se crée, et c’est aussi là qu’elle peut se bloquer », souligne Pierre Pelouzet, le médiateur des entreprises.

Un transporteur peut ainsi supporter immédiatement une augmentation de ses charges, sans pouvoir ajuster ses prix dans le même temps. La renégociation commerciale, la facturation puis le paiement introduisent des délais qui créent un effet de ciseau sur la trésorerie, d’autant plus critique que les marges sont souvent faibles.

Ce décalage est structurant : tant que la trésorerie permet d’absorber le choc, la situation reste sous contrôle. Lorsqu’elle ne le peut plus, la tension se transforme en retard de paiement, puis en litige, voire en rupture de relation commerciale. Ce diagnostic a d’ailleurs conduit à la mise en place d’une mission spécifique sur le secteur, illustrant le rôle du Médiateur au-delà du traitement individuel des différends, dans une logique d’analyse sectorielle et d’accompagnement des filières, là où les tensions se propagent.

Paiement et facturation électronique : une réponse technique à un problème en partie opérationnel

Dans ce contexte, le fait que les conditions de paiement représentent 27 % des litiges doit être lu avec précision.

Une partie de ces retards ne relève pas de comportements délibérés, mais de dysfonctionnements opérationnels, souvent invisibles mais structurants dans la chaîne de paiement.

« Une partie des retards de paiement, c’est la facture qui ne va pas au bon endroit, pas avec la bonne adresse ou pas avec le bon montant », rappelle Pierre Pelouzet, le médiateur des entreprises.

Ces erreurs, en apparence mineures, ont un effet immédiat : une facture mal adressée ou mal formatée peut rester bloquée dans les systèmes de traitement, sans entrer dans le circuit de validation, ce qui retarde mécaniquement le paiement sans qu’aucun arbitrage explicite ne soit nécessaire.

C’est précisément sur ce point que la facturation électronique est attendue. En standardisant les formats, en sécurisant l’adressage et en automatisant les échanges, elle permet de supprimer une partie significative des frictions administratives et d’améliorer la fluidité des flux.

« Une partie des retards de paiement va être mécaniquement résolue par la facture électronique », indique Pierre Pelouzet, le médiateur des entreprises.

Cependant, cette amélioration reste partielle. Elle corrige les causes techniques du retard, mais ne traite ni les arbitrages de trésorerie, ni les décisions internes de paiement, ni les éventuels désaccords commerciaux.

« Si la personne qui doit valider la facture n’appuie pas sur le bouton, elle restera bloquée dans le système », rappelle-t-il.

La facturation électronique ne constitue donc pas une solution globale, mais un levier d’amélioration ciblé, qui réduit les frictions sans supprimer les logiques économiques sous-jacentes.

Le potentiel économique reste néanmoins significatif : « un jour de retard de paiement représente un peu plus d’un milliard d’euros immobilisés dans les comptes des grandes entreprises ». Dans cette perspective, même un gain limité de quelques jours pourrait se traduire par plusieurs milliards d’euros réinjectés dans l’économie, ce qui donne une mesure concrète de l’impact de ces évolutions.

Cette analyse met en évidence une réalité structurante : le paiement est le point où convergent des problématiques de nature différente, qui s’agrègent au fil de la chaîne de valeur.

D’un côté, des enjeux techniques liés à la facturation, aux systèmes et aux processus. De l’autre, des enjeux organisationnels liés aux circuits de validation et aux responsabilités internes. Enfin, des enjeux financiers liés à la gestion de la trésorerie et aux arbitrages de paiement.

De la relation bilatérale à la logique de chaîne de valeur

Ces tensions ne peuvent plus être analysées uniquement à l’échelle d’un contrat entre deux acteurs. Elles s’inscrivent dans des chaînes de valeur où la capacité à absorber ou à transmettre les contraintes économiques devient déterminante, et où les décisions individuelles ont des effets systémiques.

Pierre Pelouzet oppose à ce titre deux logiques : une « solidarité intelligente », fondée sur la répartition des contraintes entre acteurs, et une logique d’« égoïsme perdant », dans laquelle chacun cherche à reporter la pression sur le maillon suivant, au risque de fragiliser l’ensemble.

« Si chacun reporte la contrainte sur plus fragile que lui, c’est l’ensemble de la chaîne qui finit par perdre », souligne-t-il.

Dans ce cadre, le paiement devient le point de matérialisation de ces arbitrages, révélant la manière dont les contraintes sont — ou non — réparties au sein de la chaîne.

“Aller vers” : intégrer la médiation dans les circuits économiques

Le bilan 2025 marque également une évolution du rôle du Médiateur vers une logique plus proactive, qui vise à intervenir en amont des situations de blocage.

L’objectif est de ne plus attendre que les entreprises saisissent elles-mêmes le dispositif, mais d’identifier plus tôt les situations à risque, en s’appuyant sur les acteurs qui détectent les premiers signaux de fragilité — banques, experts-comptables, réseaux d’accompagnement.

« L’enjeu est de ne plus attendre que les entreprises viennent vers nous, mais d’aller vers elles dès les premiers signaux », explique Nicolas Mohr, le directeur général du médiateur des entreprises.

Ce changement de posture est structurant, car il transforme la médiation en un dispositif intégré dans l’écosystème économique, capable de capter les tensions avant qu’elles ne se traduisent en litiges ouverts, et de réintroduire du dialogue plus tôt dans la relation.

Achats responsables : de la conformité à la structuration des chaînes de valeur

La progression des achats responsables constitue un autre élément structurant du bilan, qui s’inscrit dans une logique complémentaire de celle de la médiation.

Avec 3 080 organisations signataires et 136 labellisées, la dynamique s’accélère et concerne désormais l’ensemble des acteurs économiques. La répartition — grandes entreprises privées (46 %), acteurs publics (22 %), PME (21 %), ETI (9,6 %) — montre que cette transformation traverse l’ensemble du tissu économique et ne se limite plus à quelques acteurs pionniers.

Cette dynamique repose sur une approche progressive et co-construite, adaptée à la maturité des organisations et aux spécificités sectorielles. « On ne cherche pas à développer un outil à tout prix, mais à le faire évoluer en harmonie avec l’écosystème », souligne Nicolas Mohr.

Au-delà de la conformité, les achats responsables participent à structurer des relations économiques plus équilibrées, en intégrant des enjeux directement liés au paiement — délais, transparence, partage des contraintes — et en contribuant à renforcer la qualité des relations fournisseurs.

Ils produisent également des effets d’entraînement, à la fois horizontaux entre acteurs comparables et verticaux le long des chaînes de sous-traitance, ce qui permet de diffuser progressivement des standards de comportement et de renforcer la “résistance” des chaînes de valeur face aux chocs.

Une transformation du rôle du paiement dans l’économie

Au total, le bilan 2025 met en évidence une évolution du rôle du paiement dans l’économie. Il ne s’agit plus seulement d’une fonction transactionnelle, mais d’un point stratégique où se concentrent les tensions économiques et où se joue une partie de la stabilité des chaînes de valeur.

La facturation électronique, les pratiques d’achats responsables et les dispositifs de médiation participent d’un même mouvement : structurer la circulation de la valeur, réduire les frictions et améliorer la capacité des acteurs à absorber les chocs.

Dans un environnement marqué par l’interdépendance croissante des entreprises, la gestion des paiements apparaît ainsi de plus en plus comme un levier central de résilience économique, à la fois technique, organisationnel et stratégique.

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