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La réforme de la facturation électronique, destinée à lutter contre la fraude à la TVA, donne un grand coup de pied dans la fourmilière des prestataires s’adressant aux entreprises - de la vente à l’encaissement (Order to cash) et de l’achat au paiement des fournisseurs (Procure to pay). Puisqu’elle rend obligatoire la transmission des factures par des plateformes agrées (PA) - c’est-à-dire des acteurs privés immatriculés en fonction de critères précis permettant à l’administration de récupérer les données fiscales, toutes les entreprises devront ainsi être équipées avant le 1er septembre prochain, pour recevoir leurs factures. Tandis que les grandes et les ETI commenceront alors à émettre dans les nouveaux standards, les PME, les TPE et même les professionnels et indépendants suivront au 1er septembre 2027.

A la mi-juin, la Direction générale des Finances publiques (DGFiP) recensait 151 PA immatriculées pour la réforme, sur les 11,2 millions d’unités légales (disposant d’un numéro de Siren), 1,4 million d’entre elles (12%) avaient choisi leur PA et étaient donc inscrites dans l’Annuaire officiel. Certes, la DGFiP va pouvoir faire du ménage dans ses propres fichiers, mais les acteurs du marché ont encore une marge de conquête. Si la mise en place de la réforme n’est pas censée engendrer de surcoût pour les entreprises, la PA devient un produit d’appel pour des services additionnels, nouvelles versions de logiciels, facilités de paiement et produits financiers, payants. Ainsi, la réforme de la facturation électronique (RFE) ne serait pas une contrainte réglementaire, mais comme l’occasion d’automatiser les processus des entreprises, voire d’améliorer les délais de paiement et, dès lors, les trésoreries. Editeurs de logiciels, spécialistes de l'EDI, banques et fintechs entendent bien capter de nouveaux clients, développer les ventes croisées ou se faire un nom et une place auprès des 5 millions d’entreprises actives recensées par l’INSEE.

Il y a un an, une enquête Ipsos pour le cabinet de conseil Sopra Steria et Kolecto (groupe Crédit Agricole) montrait que les entreprises attendaient une aide à l'intégration de la RFE à leurs systèmes, et préféreraient bénéficier de services financiers dans le cadre de leur logiciel de facturation (43%) ou de comptabilité (37%), avant leur espace bancaire (17%). De quoi inquiéter les banques, a priori au premier plan pour accompagner la digitalisation des entreprises et leur fournir règlement des factures, paiement différé des fournisseurs, avance et crédit de trésorerie, affacturage, etc.

La mobilisation tardive des banques

« L’espace bancaire s’adapte pour recevoir les factures, mais les banques traditionnelles se sont mobilisées tardivement pour la réforme », constate Olivier Gervaise, Digital Transformation Officer de Sopra Steria.

Les structures coopératives et mutualistes se sont toutefois organisées, par segment de clientèles. « Il existe une continuité naturelle entre la gestion, le paiement et les services bancaires. À partir du moment où la RFE conduit les entreprises à digitaliser leurs processus, il nous paraît tout à fait logique de les accompagner sur l'ensemble de cette chaîne », affirme Laurent Darmon, Directeur Innovation et Nouvelles activités de Crédit Agricole SA (Casa).

Au Crédit Agricole, « nous segmentons la clientèle des entreprises en cinq niveaux, commençant par l'entreprise individuelle non assujettie à la TVA. Au sein de nos réseaux Entreprises, les chargés d'affaires Grands Comptes orientent leurs clients vers Doxallia. Pour les PME, c'est plutôt Kolecto. La frontière se situe autour de 50 millions d'euros de chiffre d'affaires. En dessous de ce seuil, les entreprises n’ont généralement pas d'ERP. Au-delà de 100 millions d'euros, elles disposent toujours d'un écosystème informatique déjà structuré. Entre les deux, cela dépend véritablement de chaque organisation », explique Laurent Darmon, chargé de coordonner et superviser les initiatives innovantes, mais aussi de piloter voire créer de nouvelles activités en lien avec la stratégie du groupe.

Parmi elles, Kolecto, fondée en 2022 par Neila Choukri au sein de la Fabrique by CA, a accéléré son développement en 2025. Alors que le start-up studio du groupe développe en général un produit en une année, un projet nécessitant trois ans traduit le niveau d'ambition du groupe. Le dispositif du Crédit repose ainsi d’un côté sur une activité historique, de l’autre sur une structure agile, toutes deux PA. Tandis que Kolecto est intégré aux offres des Caisses régionales et de LCL, Doxallia, « notre spécialiste de la gestion documentaire de très grands volumes depuis plus de 30 ans, avec un archivage à valeur probatoire », rappelle Laurent Darmon, peut aussi constituer un module qui s'intègre au système de gestion de ses grands clients ou encore intervenir comme infrastructure technique, pour Kolecto et certains éditeurs de logiciels.

Le Crédit Mutuel Alliance fédérale a pour sa part décidé de s’appuyer sur sa puissante filiale technologique, Euro Information. « HBS e-factures, immatriculée en décembre 2025, est intégrée dans les espaces bancaires en ligne du Crédit Mutuel et du CIC via le portail Epithète », explique Olivier Gervaise.

De moindre envergure, le Crédit Mutuel Arkéa a quant à lui racheté Seqino, une plateforme de facturation fondée en 2021. Le groupe BPCE a aussi opté pour un rachat. Ainsi, la PA iPaidThat a trouvé place dans le service de gestion de factures de la banque à distance des clients entreprises des Banques Populaires et Caisses d’épargne, avec une gemme de services de pré-compta, compta et trésorerie, et un accès sécurisé pour l’expert-comptable. « Société Générale et BNP Paribas ont pour leur part fait le choix de travailler avec OneUp en marque grise », indique Laurent Darmon.

S’ils se donnent le temps d’observer les cas d’usage associés à la RFE, tous les établissements n’ont donc pas encore investi dans la transformation qui en découle. La Banque Postale s’appuie ainsi sur une autre entité du groupe La Poste, Docaposte, dont la filiale Seres a été reçu son agrément comme PA, ciblant le segment des PME et ETI. « Construire une PA représente un investissement très important. Il faut ensuite former les conseillers bancaires à un nouveau métier : celui de la gestion documentaire, des échanges électroniques et de la facturation. Ce n’est donc pas une évolution aussi naturelle qu’elle peut le paraître de l’extérieur. » souligne Thibault Samson, co-fondateur du site d’information sur la facture électronique dans le monde, The Invoicing hub

L’aiguillon des nouveaux entrants

Les groupes bancaires français sont des paquebots. Ils pivotent à leur rythme. Mais ont la puissance nécessaire pour ne pas se laisser déborder par la vague des nouveaux entrants, qui viennent les aiguillonner avec leurs propres comptes pour les professionnels, clientèle bien plus lucrative que celle des particuliers. Les fintechs (Qonto, Shine, Pennylane etc.) ont saisi l’occasion fournie par la réforme pour enrichir leur proposition de valeur. Plus encore que les banques, afin de se ménager une place sur le marché, elles « voient dans la facturation électronique une opportunité de générer des revenus à chaque encaissement ou décaissement, grâce aux services associés aux paiements et à la gestion de la trésorerie », relève Benjamin Royoux, directeur de jefacture.com, PA éditée par l’ECMA, une filiale de l’Ordre des experts-comptables. Malgré la diversité des PA, les propositions de valeur tendent à converger ». Et de citer deux exemples-phares. À l'origine, Qonto propose un compte professionnel. Aujourd'hui, c'est une solution de facturation qui est devenue plateforme agréée, et attend son agrément comme établissement de crédit. On retrouve le même raisonnement avec Pennylane, qui permet à une entreprise de gérer toute sa comptabilité.

A n’en pas douter, les données de paiement occupent « une place centrale dans le dispositif, notamment avec la transmission des statuts d'encaissement à l'administration fiscale. Facturation électronique et services de paiement sont aujourd’hui étroitement liés et nourrissent les stratégies de nombreux acteurs du marché », ajoute Benjamin Royoux.

Ce schéma a une finalité.  « Aujourd'hui, l'expérience utilisateur est devenue le principal levier de différenciation des offres, et elle se nourrit surtout des données clients”, pointe Philippe Marques, Partner Conseil chez Sopra Steria. La capacité à "faire parler" les données des entreprises permet de mieux anticiper leurs difficultés ou leurs opportunités. Ensuite il faut rendre cette analyse "actionnable" en proposant le bon service au bon moment et dans des parcours utilisateurs simples. »

Cette logique favorise d’ailleurs l'émergence d'agrégateurs de services financiers comme Hapto, qu’il a cofondé au sein du groupe de conseil et qu’il dirige. Hapto connecte ainsi les fournisseurs de services financiers (banques, fintechs, assureurs) directement dans les outils utilisés par les TPE et PME (solutions de gestion, éditeurs de logiciels, plateformes, agents IA). « Nous travaillons avec des acteurs comme Fiducial Banque, Quadient, Qweeby et Bridge et nous distribuons des solutions de financement court terme, assurances et placements de Bibby Factor France, Edebex, DimpL, Karmen, Fiducial Banque et prochainement d’autres acteurs, dont des banques historiques », précise-t-il. 

Les acteurs étrangers ont aussi fait leur entrée ne scène avec la RFE. « Nous observons de plus en plus de plateformes étrangères qui cherchent à obtenir l'agrément. Leurs clients sont installés dans d'autres pays, mais disposent de filiales en France et ont donc besoin d'une solution conforme aux exigences françaises », souligne Thibault Samson.

La stratégie des éditeurs

Dans ce foisonnement concurrentiel, les éditeurs de logiciels (Sage, Cegid, etc.) constituent aujourd'hui la majorité des plateformes agréées. Leur intégration native dans les processus métier étant leur principal atout, pas question de laisser la main. Eux aussi entendent saisir l’occasion de la RFE, pour développer la vente de services de gestion aux entreprises. Chaque acteur privé poursuit donc sa propre logique économique, relève Benjamin Royoux : « Les fonctionnalités qu’il met en avant répondent à sa stratégie commerciale ». Les éditeurs mettent aussi l’accent sur leur proximité avec les experts-comptables, qui deviennent de fait prescripteurs auprès des TPE et Pme pour le chois de la PA. Être en conformité avec la RFE coûtant cher, certains ne proposent leur PA que dans les dernières, ou la dernière version de leurs outils, dont les entreprises devraient donc se doter.

D’autres n’ont pas les moyens de mobiliser les investissements nécessaires pour disposer de leur propre plateforme. Ils peuvent en revanche arborer le logo de « Solution compatible Facturation électronique » dès lors qu’ils sont capables de produire et transporter les factures à une ou des PA n'a pas le droit de transporter elle-même les factures vers leurs destinataires, c'est le monopole et la fonction des PA. Dans ce contexte, les éditeurs spécialisés dans un secteur d’activité (pharmacie, voyages, optique, etc.) sont plutôt en position de force face aux PA, ce qui n’est pas le cas des généralistes (gestion commerciale ou comptabilité, ERP, etc.).

L’enjeu est suffisant pour que des solutions en marque blanche se développent. Certains éditeurs préfèrent en effet s'appuyer sur une PA existante d’un autre et partager les revenus. « Ce modèle n’a rien de négatif en soi, mais il pourrait être mal compris par les entreprises clientes. Il n'existe d’ailleurs aujourd’hui aucune cartographie publique permettant d'identifier précisément quelles plateformes agréées sont développées en propre et lesquelles sont distribuées en marque blanche », glisse Benjamin Royoux.

D’autres que les éditeurs (cabinets de conseil IT, plateformes de services, etc.) proposent ainsi une PA sans porter eux-mêmes l’infrastructure ni la responsabilité réglementaire. Combien sont-ils ? « Environ la moitié des PA repose sur une solution en marque blanche, estime Thibault Samson. Certains fournisseurs de marque blanche proposent beaucoup de valeur ajoutée au-delà de la simple connectivité. » Benjamin Royoux estime à « une trentaine » le nombre de PA reposant sur ce modèle. Dans le Benchmark publié par The Invoicing hub, « plus de 40 PA ont déclaré proposer leur solution en marque blanche ou en marque grise », pointe son co-fondateur. Les cabinets comptables et certains groupements personnalisent également des solutions existantes pour proposer une expérience cohérente à leurs clients. « Pour le client final, cela reste transparent et ne devrait pas constituer un critère de choix », insiste-t-il.

Au bout du compte, la consolidation du marché est inévitable, et pourrait être favorisée par les fonds d'investissement déjà présent au capital de PA. « Les premières opérations ont débuté. Ainsi, en 2024, la société canadienne Thomson Reuters a racheté la société suédoise Pagero, PA en France et conforme dans 75 pays, rappelle Olivier Gervaise. D'autres acquisitions ont suivi, comme Serensia par Quadient ou Chaintrust par Visma. » Cela reste encore minoritaire. La consolidation interviendra après la généralisation de la RFE en septembre 2027, sous un ou deux ans.

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