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Acheter pour 10 euros d’or depuis son téléphone, puis suivre sa valeur, le revendre ou l’envoyer à un proche comme on effectuerait un virement : c’est la promesse de Kara, la nouvelle application lancée par Godot & Fils. Derrière cette expérience inspirée des applications d’investissement se cache une mécanique mêlant paiement, détention fractionnée d’un actif physique et choix fiscal structurant.

Présente sur iOS et Android depuis un soft launch mené en juillet, l’application a commencé à accélérer sa communication et son acquisition en septembre. Elle vise en priorité une clientèle de 20 à 40 ans, plus familière des applications financières que des comptoirs spécialisés dans les métaux précieux.

Le contraste est assumé. Fondée en 1933, Godot & Fils compte aujourd’hui environ 130 agences, principalement en France, mais également à Monaco, en Suisse et au Luxembourg. Son réseau touche historiquement une clientèle plus âgée et majoritairement masculine, habituée aux lingots, aux pièces et aux codes propres au marché de l’or physique.

« Nous voulions nous adresser à une clientèle plus jeune, plus digitale et qui ne connaît pas forcément la différence entre un Napoléon, un Louis ou les différents formats de lingots », explique l’équipe de Kara.

L’application constitue une filiale distincte de Godot & Fils, dont les fondateurs de Kara et le groupe sont coactionnaires. Elle cherche moins à reproduire numériquement le parcours d’une agence qu’à appliquer à l’or les usages popularisés par les néobanques, les courtiers mobiles et les plateformes d’investissement.

Acheter une fraction d’or plutôt qu’une pièce entière

L’un des premiers obstacles à l’achat d’or reste son ticket d’entrée. Une pièce peut représenter plusieurs centaines d’euros et un lingot plusieurs dizaines de milliers. Kara contourne cette difficulté en permettant à l’utilisateur d’acheter une quantité d’or exprimée en euros ou en grammes, à partir de 10 euros.

À ce niveau, l’utilisateur ne reçoit pas immédiatement une pièce physique. Il devient propriétaire d’une fraction de l’or détenu dans les réserves de Kara et stocké dans un coffre Helveticor à Zurich.

L’entreprise insiste sur la nature physique de l’actif. Il ne s’agit ni d’un ETF, ni d’un cryptoactif, ni d’une simple exposition financière au cours de l’or. Selon Kara, l’or proposé aux utilisateurs est déjà acheté et présent dans ses réserves avant d’être commercialisé.

« Nous ne vendons pas de l’or que nous ne possédons pas. Lorsqu’un client achète sur Kara, l’or est déjà dans nos réserves », précise Rayan Souissi, cofondateur de l’application.

Chaque quantité acquise est inscrite dans un registre nominatif. L’utilisateur peut ensuite la revendre dans l’application ou, à partir d’une quantité suffisante, demander à retirer physiquement son or, sous forme de jetons, dans une agence Godot & Fils. Ce retrait donne lieu à des frais, affichés avant validation.

En cas de défaillance de Kara, l'entreprise indique que l'or reste physiquement conservé dans le coffre en Suisse, audité et assuré, et que le registre nominatif établit la quantité revenant à chaque client. La restitution, en or ou en valeur, s'effectuerait alors sous le contrôle des organes de la procédure.

Un parcours d’investissement construit comme une application financière

L’ouverture d’un compte commence par la vérification du numéro de téléphone, puis la saisie de l’identité, du pays de résidence et de la date de naissance. Les mineurs ne peuvent pas ouvrir directement de compte.

Avant de réaliser une opération, l’utilisateur doit effectuer un parcours KYC comprenant la photographie d’une pièce d’identité, une vérification faciale et la transmission d’un justificatif de domicile. Kara annonce une validation automatisée en une à deux minutes dans les cas simples, avec une revue manuelle sous 24 heures lorsque les contrôles nécessitent une intervention.

Une fois le compte validé, l’achat peut être effectué par carte bancaire, Apple Pay, Google Pay ou virement bancaire. Pour ce dernier, le parcours repose sur une connexion bancaire intégrée : l’utilisateur choisit sa banque, est redirigé vers son application et valide un virement dont les informations ont déjà été préparées.

L’infrastructure de paiement est fournie par 1POINT6. Kara ne manipule pas directement les données de carte et ne dispose pas de son propre statut de prestataire de services de paiement. Les encaissements sont pris en charge par son partenaire, tandis que Kara gère l’attribution de l’or correspondant.

Pour les paiements par carte ou wallet, cette attribution est présentée comme instantanée après confirmation du paiement. Dans le cas d’un virement, l’or est crédité une fois les fonds confirmés, mais au cours affiché au moment de la transaction, selon l’entreprise.

Kara explique avoir retenu 1POINT6 pour la largeur des moyens de paiement proposés, son intégration directement dans l’application et sa capacité à adapter son infrastructure aux contraintes du projet. L’équilibre économique est particulièrement sensible pour une application accessible dès 10 euros : en dessous de ce seuil, les coûts de paiement et de conformité absorberaient une part trop importante du montant investi.

Un cours actualisé chaque minute

Pour déterminer la quantité d’or attribuée, Kara s’appuie sur les données du spécialiste des marchés StoneX. Le cours affiché dans l'application est basé sur le cours international de l'or, actualisé chaque minute, et exprimé directement en euros par gramme et en euros par once. L’entreprise travaille désormais à ramener ce délai à quelques secondes.

Le prix retenu est celui présenté au moment où l’utilisateur confirme son achat. Côté plafonds, les achats sont limités par défaut à 10 000 euros sur douze mois glissants après le parcours KYC standard. Au-delà, Kara demande des justificatifs complémentaires, notamment sur l'origine des fonds. Les ventes sont, elles, plafonnées à 5 000 euros par opération.

Kara facture une commission de 2,5 % à l’achat comme à la revente lorsque le marché de l’or est ouvert. Elle passe à 3,5 % pendant le week-end, afin de couvrir le risque de variation lorsque le marché de référence est fermé. Aucun frais de stockage récurrent n’est facturé.

Cette ouverture permanente constitue l’une des différences avec les réseaux physiques : l’or peut être acheté ou revendu dans l’application à toute heure, y compris lorsque les agences et le marché de référence sont fermés.

En cas de revente, les fonds sont versés par virement sur le compte bancaire du client sous un à deux jours ouvrés. L’entreprise estime pouvoir techniquement accélérer ce parcours, mais conserve pour l’instant ce délai afin d’effectuer ses contrôles.

Faire de l’or une épargne programmée

Au-delà de l’achat ponctuel, Kara mise particulièrement sur l’investissement récurrent. L’utilisateur peut programmer l’acquisition d’un montant fixe d’or chaque semaine, toutes les deux semaines ou chaque mois.

Cette fonctionnalité, souvent désignée par l’acronyme DCA pour Dollar Cost Averaging, permet de lisser le prix d’acquisition dans le temps. Elle fonctionne par carte bancaire ou par prélèvement SEPA.

Kara prépare également la création de poches d’épargne associées à un projet ou à un proche. Un parent pourra, par exemple, programmer chaque mois un achat d’or destiné à son enfant, même si celui-ci ne peut pas encore ouvrir lui-même un compte.

L’application permet par ailleurs de transférer de l’or entre deux utilisateurs identifiés. Le bénéficiaire doit disposer d’un compte Kara et avoir terminé son parcours KYC. Les transferts sont limités par défaut à 3 000 euros sur douze mois glissants, au titre des obligations de lutte contre le blanchiment. Cette limite peut être relevée après un échange avec le support.

À travers ces fonctionnalités, Kara cherche à déplacer l’usage de l’or : d’un actif acheté ponctuellement et conservé durant plusieurs années, il devient une unité d’épargne que l’on peut accumuler progressivement, affecter à un projet ou transmettre.

Des jetons physiques au cœur du modèle fiscal

La principale originalité du produit ne se situe toutefois pas dans l’application, mais dans la forme physique donnée à l’or sous-jacent.

Kara utilise des jetons d’or de 24 carats, d’une pureté de 999,9 ‰, fabriqués en plusieurs formats et marqués de signes distinctifs propres à la marque. Une personne investissant 10 euros acquiert une fraction de l’un de ces jetons.

Cette forme emporte une qualification fiscale différente de celle d'un lingot ou d'une pièce d'investissement. Gravés d'un motif propre à la marque, ces jetons sont des objets d'or travaillés, classés par la doctrine fiscale parmi les bijoux et assimilés, et non parmi les métaux précieux.

Cette distinction est déterminante. Les cessions d’objets précieux dont le prix n’excède pas 5 000 euros peuvent être exonérées de taxe forfaitaire. Au-delà, Kara indique l’application d’un prélèvement de 6,5 %, contre une taxation plus élevée dans le régime forfaitaire applicable aux métaux précieux. L'entreprise indique avoir validé ce traitement fiscal avec des avocats fiscalistes et obtenu une confirmation de l'administration fiscale.

La doctrine fiscale française précise effectivement que les objets d’or travaillés peuvent être classés parmi les bijoux et assimilés et que les cessions de cette catégorie n’excédant pas 5 000 euros bénéficient d’une exonération. Elle indique néanmoins que le seuil doit être apprécié pour chaque cession et que plusieurs objets appartenant à un même ensemble, vendus séparément à des dates rapprochées au même acheteur, peuvent être considérés comme une opération unique. La manière dont ces règles s’appliquent précisément aux fractions et aux jetons Kara demeure donc un point central du dispositif fiscal revendiqué par l’entreprise. (BOFiP)

De l’application B2C à une infrastructure de l’or

Kara concentre aujourd’hui son acquisition sur la France, qui représente environ 91 % de sa clientèle. L’application est néanmoins accessible dans plusieurs pays européens. La Suisse, le Luxembourg et la Belgique figurent parmi ses premières pistes d’expansion, avant l’Espagne, le Royaume-Uni ou encore la Pologne.

L’or ne devrait pas non plus rester le seul actif disponible. L’ajout de l’argent est envisagé dans les prochains mois, avant éventuellement le platine et d’autres métaux précieux.

Mais l’ambition dépasse progressivement l’application grand public. Après avoir construit les briques de conservation, de conformité, de paiement et de tenue de registre, Kara souhaite proposer son infrastructure à des acteurs tiers.

Des banques, fintechs ou plateformes d’investissement pourraient ainsi permettre à leurs clients de détenir de l’or physique directement depuis leurs propres interfaces, sans avoir à construire toute la chaîne opérationnelle sous-jacente.

« Le but est de capitaliser sur tout le travail réglementaire et d’infrastructure que nous avons réalisé pour devenir une infrastructure simple de l’or physique », résume Rayan Souissi.

Kara se présente donc moins comme une simple déclinaison mobile de Godot & Fils que comme une tentative de créer une nouvelle couche entre les paiements numériques et un actif historiquement peu liquide dans ses usages. Son défi sera désormais de convaincre une génération habituée aux produits financiers instantanés que l’or physique peut adopter les mêmes codes sans perdre ce qui fonde sa promesse : la réalité, la traçabilité et la disponibilité de l’actif détenu.