A regarder le cadran d’une montre, chaque mouvement d’aiguilles semble être la résultante d’une mécanique des plus simples. Dans les faits, celui-ci est pourtant le fruit de l’imbrication d’une centaine de pièces minutieusement logées à l’intérieur du boitier, dont la parfaite articulation permet au propriétaire du poignet de ne pas perdre le fil du temps.
C’est un peu la même chose en matière de paiements. Payer en un clic en ligne ou en sans-contact en point de vente, juste en rapprochant son téléphone du terminal, tend en effet à renvoyer au consommateur l’image erronée de la réalité sous-jacente, toujours plus complexe à mesure que les modes de règlement se multiplient. Une complexité cachée dont font leur les processeurs de paiement.
Dans les coulisses d’une transaction carte
Pour les commerçants qui gèrent en direct la relation avec leur(s) prestataire(s) en services de paiement et, en sus parfois, avec leur orchestrateur de paiement, le rôle de ces acteurs, bien qu’invisible, est fondamental.
« De fait, il appartient au processeur de gérer tous les aspects techniques de la transaction, de l’émission jusqu’à l’acquisition, avec pour mandat de sécuriser le transfert des fonds », indique Gabriel Lucas, responsable de la practise paiement pour l’Europe au sein du cabinet Redbridge DTA. Concrètement, lorsqu’un client effectue un paiement par carte, le marchant va transmettre les données nécessaires à sa passerelle de paiement, qui va alors les renvoyer, retraitées, au processeur de paiement.
Charge ensuite à ce dernier de les communiquer au scheme, qui va les faire suivre à la banque du client à des fins de vérifications. Dans la foulée, le réseau de cartes remonte l’information au processeur, qui va immédiatement la relayer au prestataire de paiement.
S’ensuit soit un rejet de l’opération, soit le transfert des fonds depuis le compte bancaire du client vers la banque acquéreuse, puis enfin sur le compte du commerçant.
Connectivité, autorisation des transactions, compensation et règlement, sécurité, reporting : « Le processeur joue un rôle clé de hub qui, connecté à l’ensemble des systèmes (base cartes des banques, serveurs d’autorisation, réseaux de carte…), doit permettre aux PSP de fournir à leurs clients un maximum de services et l’accès aux nouveaux modes de paiement », résume Thierry Leblond, Partner et Head of Payment Advisory du cabinet Oaklen Consulting.
Zéro droit à l’erreur : quand le processing devient stratégique
Véritable centre névralgique du paiement, le processing « ne laisse à celui qui l’assure aucun droit à l’erreur », insiste Gabriel Lucas.
Une tentative de fraude qui réussit ? C’est une perte pour le marchand.
Un non-respect des règles imposées par les schemes ? Ce sont des pénalités qui sont appliquées.
Des serveurs momentanément indisponibles ou des API qui dysfonctionnent, empêchant ainsi tout encaissement par carte ? C’est un manque à gagner consécutif aux abandons de panier.
Un process d’autorisation trop long ? C’est une expérience client dégradée.
« Compte tenu des enjeux en termes financiers et de sécurité, le sujet des processeurs est au cœur des préoccupations des heads of payment », pointe dès lors Chaira Mekkaoui, Associate director chez Redbridge DTA. « Le processing est le cœur de la stratégie paiement d’une entreprise », confirme Arnaud Bodzon, responsable des paiements du groupe LVMH et coordinateur au sein de la Commission Moyens de paiement de l’Association française des trésoriers d’entreprise (AFTE).
En France, les grands groupes bancaires ont historiquement internalisé leur processing (in-house) via la constitution de filiales dédiées, prenant parfois la forme de joint-venture à l’image de Transactis (Société Générale avec La Banque Postale) et de Partecis (BNP Paribas et BPCE) pour l’édition de logiciels de processing paiements.
Mais au fil des années, l’écosystème s’est étoffé avec l’émergence d’acteurs français et internationaux – Worldline, Monext, Adyen, Stripe, Checkout.com, Nexi… – qui ont fait le choix de se positionner sur tout ou partie de la chaîne de valeur. « Processeur technique à l’origine, Monext, qui est devenu établissement de paiement, est aujourd’hui en capacité de fournir du full stack », illustre Guillaume Rollin, son directeur commercial.
Tirant partie d’une complexité accrue de l’émission jusqu’à l’acquisition (exigences réglementaires, durcissement des règles éditées par les réseaux de cartes, sophistication des tentatives de fraude, etc.), beaucoup cherchent à la « packager » et à commercialiser auprès des marchands, en direct, des briques spécifiques. « Lutte contre la fraude, gestion des litiges, réconciliation des opérations, vérification de la conformité, production des reportings : en fonction des services recherchés, les marchands auront tendance à s’orienter vers tel ou tel acteur », fait remarquer Chaira Mekkaoui.
Course à la taille : le processing entre dans l’ère industrielle
Tâche à eux cependant de prendre le temps de la réflexion et d’« échanger entre confrères » préconise Arnaud Bodzon, tant de nombreux experts en monétique relèvent une forte hétérogénéité de l’offre existante et de la qualité d’exécution. « Les acteurs savent par exemple plus ou moins bien gérer les demandes d’exemption, certains sont en mesure de proposer aux marchands une transparence plus marquée que d’autres quant aux frais prélevés par les différents intervenants de la chaîne », informe Gabriel Lucas. Les couvertures géographiques ne sont également pas identiques, ni même « la qualité de la réconciliation et des tableaux de bord », abonde Arnaud Bodzon, pour qui « chaque acteur cherche dorénavant à jouer sur plusieurs tables ».
Confrontés à une concurrence exacerbée, les purs players du processing et autres prestataires qui aspirent à marcher sur leurs plates-bandes sont, aujourd’hui plus que jamais, lancés dans une course à la taille et à l’innovation. Une course aux allures de « contre la montre ». C’est ainsi, que dans un souci d’économies d’échelle, BNP Paribas et BPCE ont récemment décidé d’approfondir leur partenariat en créant Estreem. Amenée à traiter l’ensemble des paiements par carte en Europe des deux mastodontes bancaires, soit 17 milliards de transactions par an, l’entité est destinée à devenir le leader français du processing avec 30 % du volume des paiements carte en France – à terme, ses services pourront être proposés à d’autres établissements bancaires –, ainsi qu’un acteur majeur en Europe dans ce domaine. Bouclée il y a quelques années, la fusion entre l’italien Nexi et le danois Nets s’inscrivait, en partie, dans cette logique de synergies, de gains de parts de marché et d’enrichissement de l’offre monétique, y compris en matière de processing. En outre, le fait qu’Adyen devienne, à compter du 1er avril prochain, membre principal du Groupement des Cartes Bancaires CB en France va lui conférer un rôle encore plus central dans le traitement des paiements.
Tandis que chacun cherche à avancer ses pions, la percée de l’intelligence artificielle commence également à s’inviter dans le processing des paiements, « via le déploiement d’agents chargés de mener de la veille réglementaire, de réaliser des contrôles ou encore de détecter des anomalies », fait remarquer Thierry Leblond. Voilà qui devrait dynamiser un peu plus un secteur qui ne manquait pourtant déjà pas de défis.
