Aux États-Unis, la montée en puissance des surcharges traduit une tentative de rendre visible, côté consommateur, le coût réel de certaines cartes pour les commerçants — au risque de déplacer la tension en bout de chaîne de paiement. Au Royaume-Uni, le mouvement est plus structurel encore : au-delà de l’encadrement des commissions, la Bank of England prépare le terrain pour des paiements directs de compte à compte, afin de réduire la dépendance du pays à Visa et Mastercard, qui concentrent près des deux tiers des transactions. Objectif affiché : renforcer la concurrence, faire baisser les coûts pour les marchands et améliorer la résilience du système, tout en préparant l’interopérabilité avec stablecoins et monnaie numérique. Deux trajectoires différentes, mais un même constat : le modèle carte n’est plus un angle mort économique.

En France, le débat sur les fees cartes revient par vagues successives. Souvent bruyant, rarement stabilisé, il est fréquemment résumé à une opposition frontale entre réseaux domestiques et acteurs internationaux. Une lecture que Charlotte Pagot, secrétaire générale de Mercatel, juge réductrice. Pour elle, le sujet est plus profond et plus structurel qu’il n’y paraît.

Un débat visible… mais mal compris

« On entend beaucoup de bruit autour du coût de l’acceptation carte, mais cette dimension reste assez peu maîtrisée du grand public », observe-t-elle. Le paiement par carte est devenu un geste banal, presque invisible, au point que sa mécanique économique demeure largement abstraite pour les consommateurs — et parfois même pour certains décideurs.

Lorsqu’on décompose ce coût, rappelle-t-elle, la commission de réseau (scheme fee) — celle perçue par Visa, Mastercard ou CB — n’est en réalité pas la plus lourde. L’élément structurant reste l’interchange, plafonnée en Europe depuis 2015 à 0,2 % pour les cartes de débit et 0,3 % pour les cartes de crédit.

Mais cette régulation comporte une exception de taille : les cartes commerciales utilisées dans un cadre professionnel, exemptées du plafonnement. Leur interchange peut atteindre 0,9 % à 1,9 %, selon les réseaux. « Ce sont notamment ces cartes qui modifient profondément l’équation économique pour les commerçants », insiste Charlotte Pagot.

Le vrai sujet : le mix cartes, pas la carte en soi

Ce déplacement du centre de gravité est clé. Pour les marchands, l’enjeu n’est plus seulement d’accepter la carte — devenue incontournable — mais de subir un mix cartes de plus en plus défavorable.

La diffusion rapide des cartes professionnelles en France s’explique par deux dynamiques concomitantes : la montée en puissance des entrepreneurs individuels et la stratégie des banques qui équipent désormais systématiquement leurs clients éligibles de ce type de cartes mais aussi l’émergence des néobanques qui proposent ce type de produit. Or certaines de ces cartes ne portent pas ou plus la marque CB et sont exclusivement badgées avec une marque internationale.

Le résultat est mécanique : les secteurs les plus exposés — transports, tourisme, carburant, bricolage et même commerce alimentaire — voient leurs marges grevées, sans bénéficier de la protection réglementaire initialement pensée pour les commerçants. « Dans ce contexte, l’objectif du plafonnement de l’interchange perd de facto son intérêt », résume-t-elle.

La surcharge, un débat français… inabouti

Cette pression sur les coûts explique le retour récurrent du débat sur la surcharge. En théorie, le droit européen autorise les commerçants à appliquer une surcharge sur les cartes non régulées (donc commerciales ou internationales hors UE). En pratique, en France, cette possibilité reste lettre morte.

La DSP2, transposée en 2018, subordonne l’application de la surcharge à un décret spécifique qui, à ce jour, n’a jamais été publié. « La surcharge est juridiquement prévue, mais opérationnellement impossible », constate Charlotte Pagot. Les fédérations de commerçants continuent pourtant d’en demander l’activation, non comme un outil de revenu, mais comme un levier de dissuasion face à la progression des cartes les plus coûteuses.

2023 : un « coup de gueule » qui a produit des effets

Le débat n’est pas nouveau. En 2023, plusieurs grandes enseignes françaises avaient publiquement alerté sur la baisse rapide de la part de marché de CB au profit des réseaux internationaux. Cette prise de parole collective — parfois qualifiée de « coup de gueule » — visait explicitement à provoquer une réaction de l’écosystème bancaire.

Elle a été entendue. Le sujet a rapidement été porté au sein du Conseil consultatif Commerce – Cartes Bancaires, débouchant sur un plan structurant porté par CB : Dynamique 2026. Objectif : rattraper le retard sur le digital, accélérer la tokenisation et le Click-to-Pay CB, industrialiser CPACE et renforcer la communication grand public.

« Cette séquence a montré qu’une prise de parole publique coordonnée pouvait réellement faire bouger les lignes », souligne Charlotte Pagot.

CB : d’un affaiblissement annoncé à un rebond stratégique

Les données les plus récentes viennent conforter cette lecture. En 2025, Cartes Bancaires a renoué avec la croissance. Le réseau domestique traite aujourd’hui près de 80 % des transactions domestiques, avec 80 millions de cartes en circulation et 750 milliards d’euros de flux annuels.

Surtout, CB a comblé l’un de ses handicaps historiques : le paiement mobile. L’intégration progressive dans Apple Pay, bientôt suivie par Samsung Pay, a permis une croissance de 100 % des paiements mobiles en 2025. La future plateforme de tokenisation CB doit également permettre de reprendre du terrain sur le paiement en ligne, avec une ambition affichée : 100 millions de cartes et 1 000 milliards d’euros traités d’ici 2030.

Dans un paysage européen où treize pays ne disposent d’aucun réseau domestique, la situation française fait figure d’exception. « L’existence d’un réseau carte domestique fort est un atout stratégique majeur, à la fois économique et géopolitique », rappelle Charlotte Pagot.

Le cobadging comme enjeu de souveraineté

Cette singularité française repose toutefois sur un équilibre fragile. Environ 30 millions de cartes en circulation ne portent pas la marque CB. Le sujet est désormais identifié comme un enjeu de résilience par la Banque de France et le Comité national des moyens de paiement, qui en ont fait une priorité de leur stratégie 2025-2030.

Le débat a même gagné le terrain politique, certains plaidant pour rendre le cobadging obligatoire, à l’image de pays comme l’Australie. Une ligne défendue notamment par Aurore Lalucq, au nom de la réduction de la dépendance européenne vis-à-vis des réseaux américains.

Au-delà de l’optimisation : préparer l’après-carte

Pour Charlotte Pagot, la question des fees cartes ne peut toutefois se limiter à une logique défensive. Les commerçants doivent certes maîtriser l’ensemble des coûts associés — volumes, mix cartes, chargebacks, pénalités — mais aussi contribuer à faire émerger des alternatives crédibles.

Les paiements de compte à compte, via Wero, l’initiation de paiement ou, à moyen terme, l’euro numérique, constituent autant de leviers pour réintroduire une concurrence effective et renforcer la résilience des infrastructures de paiement européennes.

« L’objectif est clair : maîtriser la trajectoire des coûts liés à la carte tout en préparant activement l’avenir des paiements en Europe », conclut-elle.